« Aucune femme ne devrait mourir en donnant la vie », l’appel de Djèné Keïta
octobre 25, 2025Alors que s’achève, jeudi 23 octobre, à Paris, la quatrième Conférence internationale sur la diplomatie féministe, la Guinéenne Deiné Keïta, directrice exécutive du Fonds des Nations unies pour la population (UNFPA), plaide pour une approche davantage ancrée dans les réalités africaines. Face au recul des droits des femmes et à la montée des mouvements anti-genre, elle appelle à replacer la santé, l’éducation et la dignité des femmes au cœur des politiques publiques.
Bonjour Madame Keïta.
Djènè Keïta : Bonjour.
Dix ans après l’adoption de la diplomatie féministe par la Suède, où en est-on aujourd’hui ?
Djènè Keïta: Aujourd’hui, il y a un grand rétropédalage. Ces pressions viennent à la fois de certaines sociétés civiles, notamment anti-droits, mais aussi de certains gouvernements qui estiment que nous allons trop loin et reprochent une trop grande liberté sur des questions essentielles de droits humains, comme la santé sexuelle et reproductive. Les débats se cristallisent notamment autour du droit à l’avortement et d’autres sujets similaires.
Qu’est-ce qui gêne ces personnes, et qui sont-elles ?
Djènè Keïta: Il ne s’agit pas ici du droit à l’avortement en tant que tel, car c’est une question qui relève de la souveraineté des États. Ce qui est sérieusement remis en cause aujourd’hui, c’est l’accès au choix et l’accès aux droits, tout simplement — aux droits humains.
Avoir accès aux services, c’est permettre à une femme, une jeune fille ou un jeune homme d’obtenir non seulement l’information sur les questions qui le concernent, mais aussi d’accéder aux services nécessaires à son bien-être personnel et à sa santé.
Ce sommet porte le nom de « Diplomatie féministe ». Que signifie ce terme et comment peut-il contribuer à améliorer la situation des femmes ?
Djènè Keïta : C’est une terminologie très puissante. La diplomatie féministe, c’est une diplomatie sensible aux questions de genre et aux droits des femmes. Elle intègre ces considérations dans tous les domaines : les négociations politiques, sécuritaires, budgétaires, etc.
Il s’agit de veiller à ce que les budgets soient répartis équitablement, à ce que les décisions politiques tiennent compte des droits des femmes et des populations vulnérables — sans oublier les minorités, ni la majorité silencieuse que représentent les femmes.
Et pour l’Afrique, comment faire en sorte que ces principes deviennent concrets ?
Djènè Keïta : Il faut s’assurer que toutes les politiques menées sur le continent soient sensibles au genre. Si nous voulons réellement répondre aux besoins de nos populations — femmes, hommes, jeunes, enfants — toute diplomatie devrait être féministe.
Aujourd’hui, ce n’est pas encore le cas ?
Djènè Keïta: Non, pas partout. Dans les domaines de la santé et de l’éducation, il reste beaucoup à faire. Des jeunes filles ne peuvent pas poursuivre leurs études à cause de grossesses précoces — souvent issues de situations intergénérationnelles. Les mariages précoces et le manque d’accès à la santé reproductive limitent leur possibilité d’étudier, de se construire et de participer à la vie économique du pays.
Quels pays africains sont les plus concernés ?
Djènè Keïta : Tous pourraient faire davantage d’efforts. Il ne s’agit pas de pointer du doigt, mais d’encourager chaque pays, y compris les plus développés du continent, à redoubler d’engagement.
Certains estiment que la diplomatie féministe s’applique surtout aux femmes du Nord. Comment la rendre concrète et compréhensible pour les femmes africaines ?
Djènè Keïta : Je crois qu’on confond le féminisme des années 1960 avec celui d’aujourd’hui. Le féminisme actuel est un humanisme global, pas une déclaration d’indépendance politique. Il s’applique à l’ensemble de la planète. L’enjeu, c’est de garantir l’égalité pour les près de 9 milliards d’habitants, en pensant le développement et les politiques de demain avec cette égalité en tête.
Vous avez aussi évoqué l’importance des coalitions et des alliances féministes. Lesquelles faut-il renforcer en Afrique ?
Djènè Keïta: Il en existe beaucoup. Je citerais au moins deux exemples présents ici : le Partenariat de Ouagadougou pour la planification familiale, et le Réseau des jeunes femmes de Guinée, dirigé par une compatriote qui a fait une présentation remarquable. Ce sont des réseaux qu’il faut soutenir sans relâche.
Il y en a des centaines à travers le monde, mais lorsque les ressources pour les politiques féministes diminuent, leur appui devient plus difficile.
Comment surmonter ces difficultés et consolider les acquis ?
Djènè Keïta : D’abord grâce à des financements innovants. Le secteur privé s’implique de plus en plus. Certains pays ont maintenu, voire augmenté, leurs financements, convaincus de l’importance de notre travail. Nous misons aussi sur les innovations et sur l’intelligence artificielle pour créer des solutions durables, au-delà des financements ponctuels.
S’il fallait désigner une urgence prioritaire pour les femmes, notamment en Afrique, quelle serait-elle ?
Djènè Keïta : Lutter contre la mortalité maternelle. Aucune femme ne devrait mourir en donnant la vie. Cela passe par un meilleur accès aux produits de santé reproductive, notamment à la contraception. Certains pays ont fait des progrès remarquables en y consacrant leurs propres ressources, mais d’autres doivent encore avancer. Le taux de mortalité maternelle reste beaucoup trop élevé sur le continent — et cela ne devrait pas être le cas.
Madame Keïta, je vous remercie.
Djènè Keïta : C’est moi qui vous remercie.
Elle était l’invitée de nos confères de RFI


